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Protection

Documenter les discriminations sans exposer les personnes : notre protocole

21 avril 2026 · 4 min de lecture

Documenter une discrimination sans exposer la personne qui l’a subie tient d’un équilibre fragile. Voici le protocole que notre cellule applique depuis 2022, ses règles, et les erreurs qui nous l’ont fait écrire.

Pourquoi documenter, si l’on ne publie pas

La question nous est posée régulièrement, y compris par des partenaires : à quoi sert de constituer des dossiers si l’immense majorité ne donnera lieu ni à une plainte, ni à une publication ? La réponse tient en trois points.

  • Pour la personne. Un récit consigné à chaud, daté, avec les pièces disponibles, reste utilisable des mois plus tard si elle change d’avis. Reconstituer deux ans après est presque impossible.
  • Pour le plaidoyer. Un chiffre agrégé issu de cas réels déplace un·e interlocuteur·rice institutionnel·le. Une affirmation générale, non.
  • Pour nous. La documentation révèle des motifs que l’accompagnement individuel ne montre pas. C’est ainsi que nous avons identifié que la majorité des incidents en milieu de soins survenait à l’accueil, pas en consultation.

Règle 1 : le consentement est granulaire et révocable

Nous ne demandons pas un accord unique. Nous demandons un accord par usage : conserver le dossier, l’utiliser sous forme agrégée, le transmettre à un·e avocat·e, en publier un extrait anonymisé. Chaque case est cochée séparément, et chacune peut être retirée à tout moment, sans justification et sans que cela affecte l’accompagnement.

Cette granularité ralentit l’entretien d’environ vingt minutes. Elle a aussi fait passer le taux d’accord pour l’usage agrégé de 40 % à près de 90 % : les gens acceptent plus volontiers ce qu’ils peuvent délimiter.

Règle 2 : pseudonymisation dès la saisie

Aucun nom n’entre dans le dossier de documentation. Un identifiant est attribué à la première rencontre, et la table de correspondance vit dans un fichier séparé, chiffré, accessible à deux personnes de l’équipe. Ce n’est pas une précaution théorique : en cas de saisie, de vol de matériel ou d’intrusion, c’est la seule chose qui protège réellement.

Les détails qui permettraient d’identifier une personne indirectement — quartier précis, employeur, particularité physique, date exacte d’un événement public — sont remplacés par des catégories. « Commune du district d’Abidjan » plutôt que le nom du quartier.

Règle 3 : la personne relit et valide

Le compte rendu est relu par la personne concernée avant classement. Elle peut retirer une phrase, corriger un fait, demander la suppression complète. Environ un dossier sur six est modifié à cette étape, et un sur vingt est retiré. Nous considérons ces retraits comme un signe que la procédure fonctionne, pas comme une perte.

Règle 4 : jamais de recueil dans l’urgence

C’est l’erreur que nous avons commise au début. Documenter le jour même d’une agression paraît efficace ; c’est en réalité une seconde exposition, imposée à quelqu’un qui n’est pas en état de mesurer ce qu’il accepte. Désormais, la mise en sécurité et le soin passent d’abord ; la documentation attend, parfois plusieurs semaines. Nous perdons des détails. Nous ne perdons pas la personne.

La première fois, je suis restée dehors vingt minutes avant d’entrer. À l’intérieur, personne ne m’a demandé de me justifier.

Aminata, 27 ans, accompagnée depuis 2024

Ce que nous ne faisons pas

Nous ne déposons jamais plainte à la place de quelqu’un. Nous ne transmettons aucun dossier à un tiers, y compris à nos bailleurs, sans accord écrit spécifique. Nous ne publions pas de photographie, même floutée. Nous ne conservons pas les enregistrements audio au-delà de la rédaction du compte rendu.

Nous refusons également les demandes de journalistes souhaitant « rencontrer un cas ». Nous transmettons la demande à la personne, sans recommandation, et nous nous effaçons de la décision.

Ce que la documentation a permis

Depuis la mise en place du protocole, la part de personnes ayant signalé un incident à un tiers de confiance est passée de 11 % à 35 % dans la cohorte suivie, et le nombre de recours engagés après un incident de discrimination a été multiplié par 3,2. Ce n’est pas la documentation seule qui produit cet effet : c’est le fait que les gens savent désormais que raconter n’entraîne pas automatiquement une procédure.

Pour les associations qui veulent s’en inspirer

Notre protocole complet, avec les formulaires de consentement, est téléchargeable librement sur la page Ressources. Il est adaptable : la partie juridique dépend de votre contexte, mais les quatre règles ci-dessus sont transposables telles quelles.

Si vous êtes concerné·e par une situation et souhaitez en parler sans engagement, notre ligne d’écoute est ouverte du lundi au vendredi, 9h–17h. Vous pouvez aussi passer par le formulaire en sélectionnant « Situation urgente ou mise en sécurité ».

Passez à l'action

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